jeudi 9 novembre 2017

Ti Grace Atkinson : Identité et Cannibalisme métaphysique

Le 10 mars 1968

   J'ai maintenant 45 ans et quatre fils, l'aîné a 20 ans et le cadet 11. 
Je viens d'une famille pauvre de treize enfants (je suis la fille aînée) et on m'a vite appris la leçon, les hommes ont droit à un repas chaud le soir en rentrant. Ce sont eux qui gagnent le pain, un point c'est tout...
  Il y a de bonnes et de mauvaises gens et le devoir des femmes est d'être "toujours là", au foyer...
Tout ça, j'y ai passé vingt-trois ans et comme mon éducation était insuffisante, je viens de terminer mes études secondaires et j'ai réussi aux examens.
  J'avais passé des tests au centre national de l'emploi, et on m'a dit (c'était un Q.I.) : "Vous êtes bonne pour les travaux manuels, vous pouvez emballer de la viande dans un supermarché, ou faire du repassage, ou mieux encore travailler dans une usine."
  J'ai toujours beaucoup lu et appris sur l'art, et j'ai dit à cet homme, si vous me faites travailler dans une usine, je vais crever, je ne saurais pas de quoi parler avec ces gens-là...
  Il ne savait pas que je voulais être fière de ce que je pourrais faire, que je voulais la dignité bien plus que 1,75 dollar de l'heure.
  Aux écoles on m'a dit vous êtes trop vieille, pourquoi vous en faire, restez à la maison et amusez-vous.
  J'ai donné dans le bénévolat, nous ressemblions à une bande de gosses qui jouent pour de rire... ça n'avait rien de réel.
  Je ne voudrais pas que cette lettre ait l'air d'une tirade à la Ann Landers... mais mon mari ne veut plus de repas chauds, il a sa vie à part et ça me fait horriblement mal, il était tout ce que je connaissais, je ne connais rien d'autre. 
  Ma fille aînée est à l'Université, et elle dit que c'est à moi de trouver ma vie.Vous travaillez pendant trente ans dans une compagnie, et en allant travailler un beau matin, votre nom n'est plus sur la porte... et un autre occupe votre chaise...
  Il y a sûrement des tas de femmes comme moi.
Je vais suivre un cours de sténo-dactylo mais le coeur n'y est pas... 
  Voudriez-vous avoir la gentillesse de répondre à ma lettre ? Vous ne pouvez pas me dire ce que je dois faire... mais vous pourriez au moins me suggérer une orientation générale. Il faut bien que je serve à quelque chose dans ce monde...
  Certes, je ne vais pas faire des étincelles je ne suis pas forte en mathématiques.
En général, on me répond : trouvez-vous une place de vendeuse dans une maison de commerce, ou bien faites partie d'un club.
  J'ai assisté à des défilés de mode et à des dîners. Il y a quelque chose de tragique chez ces femmes qui n'emploient pas les ressources qu'elles possèdent... un vrai gâchis...
  Je n'étais pas préparée à mes 40 ans, ma maison était un endroit si sûr...
J'attends de vos nouvelles...

Sincèrement,
Phyllis M Kennedy
51 Kings Highway
Middletown, N.J.
07748

Cette lettre déchirante était manifestement destinée à Ti Grace Atkinson, en tous cas elle lui est parvenue. Elle date de 1968, mais je pense que sur pas mal de points elle pourrait être écrite aujourd'hui. Elle est préliminaire à son chapitre : Notes pour une théorie de l'identité, qui parle du potentiel humain gâché des femmes, et de l'impossible égalité des droits puisque écrit-elle, "les droits qu'ils possèdent sont les droits de l'oppresseur". A lire cette lettre, le moins que l'on puisse dire c'est que la mariage et la maternité ne sont pas "comblants" comme tentent de nous le faire croire la propagande patriarcale, l'hystérie sur la maternité qui ne serait "que du bonheur", et sur les mères (haro sur celles qui ne le sont pas, il leur manque quelque chose !). Escroqueries destinées à éloigner les femmes des emplois lucratifs et valorisants, du pouvoir et du savoir, j'ai moi-même tâté de leur peur de la concurrence des femmes, effrayantes pour leur carrière, d'autant plus quand nous n'avons pas à la maison de quoi divertir notre potentiel professionnel ou créatif au service d'une famille : pater familias et enfants. Pourtant imaginez : au vu des femmes excellentes qu'à produites l'HIStoire, surmontant des obstacles réputés infranchissables, hostilité masculine, maintien dans l'ignorance et l'analphabétisme, éducation pauvre juste destinée à tenir  décemment l'économie d'un foyer, pas plus, on peut s'émerveiller de tant de contributions de filles et femmes artistes, guerrières, littératrices, fondatrices, médeciennes, philosophes, et physiciennes mêmes !
Alors imaginez des sociétés qui auraient éduqué les femmes de la même manière que les garçons au moins celles/ceux des classes privilégiées, puisque c'était elles qui étaient pionnières en éducation, depuis la Révolution Néolithique, des sociétés où le potentiel de la moitié de l'espèce aurait été exploité et valorisé, l'espèce humaine contemporaine n'en serait-elle pas changée et même améliorée ? Je ne suis pas en train de dévaloriser l'apport des femmes via la maternité, mais leur cantonnement exclusif à cette fonction reproductive est bel et bien un manque et une entrave. A preuve, la lettre ci-dessus.

Les citations suivantes de Ti Grace Atkinson tentent une définition de l'Individu, puis démontrent l'arnaque de l'"égalité" entre sexes. Les hommes, classe d'oppresseurs, cannibalisent à leur profit l'énergie et le génie des femmes : cannibalisme métaphysique.  Imagine-r-on l'égalité maître-esclave dans un système d'esclavage ? Non. L'égalité femmes-hommes nous paraît au moins aussi impossible dans le système du mariage.

Une théorie de l'identité

" Puisque chaque individu nait et meurt seul, et qu'il est lui-même son compagnon le plus fidèle, il semble raisonnable d'affirmer que la réalisation du potentiel humain intéresse d'abord chaque individu. Et la définition de ce "potentiel humain" est évidemment essentielle.
Dans Le féminisme radical : le cannibalisme métaphysique j'ai suggéré que la qualité distinctive de l'humanité est l'imagination constructrice. Le "potentiel humain" peut se définir comme l'exploration et l'expérimentation de toutes les capacités de l'individu, qui se réalisent alors comme la somme et l'ordre de ces activités. Une transposition en images rendra peut-être plus claire l'exposition : imaginez l'individu comme la fusion de l'artiste et de l'oeuvre d'art. L'individu est à la fois le connaisseur, l'être conscient ou objectif, et le processus artistique lui-même, l'aspect inconscient, unique et personnel de l'individu ".

Cannibalisme métaphysique 

" Les Opprimés en rébellion (je prends ici les femmes pour modèles) se lancent habituellement dans la "folie à deux".
La folie à deux est un phénomène psychologique, plus techniquement dénommé "psychose fonctionnelle". On la trouve chez les couples d'individus laissés longuement au contact l'un de l'autre. La folie à deux est le transfert de schémas de réactions anormales d'une personne à l'autre. Les femmes sont atteintes en nombre trois fois plus grand que les hommes, mais cela, on ne le remarque pas. [...]
Je considère que la classe opprimée est victime de la folie à deux. Des preuves nombreuses et variées pourraient étayer ma thèse.
L'ancien Mouvement des Femmes et les fondatrices du nouveau insistaient sur "l'égalité" entre hommes et femmes. "Egalité" étant pris ici au sens "droits égaux", il ne peut s'agir de la même égalité. Du point de vue politique, la classe des hommes est artificielle. Les droits qu'ils possèdent maintenant sont évidemment les droits de l'Oppresseur. Il serait contradictoire, donc impossible, que l'Oppresseur et l'Opprimé puissent jamais avoir des droits "égaux". Folie à deux !
Quand on examine les lois qui le définissent, le mariage paraît favoriser les hommes autant, sinon plus, que l'esclavage favorisait le maître. Et pourtant le Mouvement vise la disparition des abus au sein du mariage, l'égalisation des rôles, mais, pour l'amour de Dieu, le maintien de l'institution. Est-il possible d'égaliser des rôles dont la nature essentielle est de s'opposer ? Aurait-on pu maintenir l'esclavage en "égalisant" les rôles de maître-esclave à ceux de maître-maître ? Folie à deux !
Il est vrai que les hommes autant que les femmes forment une classe. Mais leurs fonctions séparées dans le cadre du système de classe (le système de classes hommes-femmes) rendent toute analogie ultérieure impossible.  
La classe opressive est définie par ses propres membres, c'est à dire par ceux qui obtiennent les avantages découlant de cette définition. 
La classe opprimée représente le cas opposé. Ses membres ne le sont pas par choix, mais par défaut. Ils ne se définissent pas eux-mêmes, ils sont définis par leur classe opposée.
Il est dans l'intérêt de l'Oppresseur de proclamer son identité de classe parce que cette identité lui assure l'expansion de son privilège et, par là, son identité en tant qu'individu. 
Mais la condition d'Opprimé implique tout au contraire la limitation garantie de l'identité dudit Opprimé en tant qu'individu. 
La classe oppressive a besoin du pouvoir pour garder sa position. "

En conclusion : le système de l'esclavage n'a pas été amendé, il n'a pas été "amélioré" pour plus d'égalité entre maîtres et esclaves, il a été déclaré hors la loi, il a été aboli. Subordination d'une classe à une autre, il n'était pas révisable. Et comme l'asservissement des femmes par les hommes est selon des anthropologues la matrice de l'esclavage, le mariage et ses différents avatars sont-ils améliorables en vue de plus d'égalité entre sexes ? Pour Ti Grace Atkinson, féministe radicale, la réponse est non. On n'aménage pas le patriarcat, on le termine.


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